Souvenir, souvenir...

A L'AFFICHE

(1984.1985.1986)

 

Quand je démarre A L'AFFICHE, la télévision ne m’est pas tout à fait étrangère : tous les portraits de chanteurs que j'ai pu artistiquement produire à partir de 1979 induisait ma présence à l'image pour les présenter. Je n’ai donc pas trop d'appréhension. J’éprouve juste assez de trac pour alimenter cette tension particulière – essentielle et en partie jouissive (drogue douce ?)  – qui monte en moi chaque vendredi et qui va croissante jusqu’au fatidique rouge caméra en fin d’après-midi. La gestion de cette montée d’adrélanine nécessitant que l’on s’invente quelques rites personnels, j’aime personnellement arriver à la station pendant l’heure du déjeuner, afin d’humer le studio déserté, étonnamment silencieux. Je m’en remplis. C’est presque religieux. Je m’assieds face caméra. Je répète intérieurement deux ou trois lancements de sujets. Je me lève et imagine un déplacement. Et puis souvent, avant de monter dans mon bureau m’isoler, j’ose trois notes dérisoires sur le beau piano Playel . 

 

En radio, on peut finir par se sentir chez soi. C’est un trac tranquille, presque confortable. On vient juste avec sa voix, en vieux couple fidèle. En télévision, c’est impossible : la technique la plus légère est déjà lourde et ses enjeux se rappellent à vous à chaque instant. Trop de monde ! Il y a donc toujours une forme d’électricité dans l’air, d’agitation, parfois inutile mais irrépressible. Et il faut aller chercher en soi, d’une manière ou d’une autre et chacun en choisissant ses fusibles, cette concentration sans laquelle on risque de s’électrocuter, de partir en vrille dans la fébrilité contagieuse de l’avant direct. Cela dit, paradoxalement, s’il n’y a pas sur un plateau de télévision cette excitation collective, à fleur de peau mais maîtrisée, c’est qu’il n’y a pas d’enjeu, plus d’envie, juste un professionnalisme de routine.  

 

Quand, des années plus tard, je passerai de l’autre côté de la caméra en tant que réalisateur, je garderai ce besoin de m’imprégner du plateau désert (et à l'occasion le piano Playel sera toujours là, apaisant), mais aussi de la régie vide, curieusement magique avec tous ses moniteurs de contrôle sans personne pour les regarder, le son étant généralement coupé ou à un niveau fort bas. J’aurai toujours ce besoin de solitude, une façon de m’extraire aussi un peu de cette affolante rumeur du monde, à laquelle je contribuerai pourtant moi-même dans quelques heures.