Alain Gallet - Réalisateur Télévision

Souvenir, souvenir...

LES OUTILS DE LA PASSION

 

C’est une curieuse sensation. Comme l’absolue certitude que toutes ces dernières années je cherchais à faire ce film-là. Que j’attendais Yvon Le Corre, ses dessins et ses souvenirs embarqués à bord de son bateau délirant, Divalo . Tout cet ensemble glissant sur les eaux lisses des îles d’Er, au large de Tréguier. Et cette lumière sur l’estran ! L’intuition que toute cette matière me permettrait d’approcher au plus près une forme, un rythme, pour dire sur le fond à mes yeux un peu d’essentiel. Grâce à eux, avec eux. Au passage de l’an 2000 …

 

La pluie cessa et le vent fut nul, la mer d’huile. Le ciel était gris, d’un gris lumineux. Un ciel bleu n'aurait pas été dans le ton général des propos d’Yvon. Les voiles ocres de Divalo s’y découpaient, fasseyant avec mélancolie. C’était mieux.

 

A bien des égards, ce tournage fut un moment de grâce. A commencer par le fait que la pluie – qui tombait depuis des jours et des jours ! – cesse le premier jour et ne reprenne que dix jours plus tard, juste quelques minutes après le dernier plan : Divalo échoué sur la grève embrumée, sous la bruine naissante. Que le vent tourne, miraculeusement aussi, et que Divalo – lourd et peu manoeuvrant à certaines allures – puisse rentrer au port sous nos yeux (l’avant-dernière séquence du film) ; pour ne plus jamais en repartir …

 

Mais surtout il y eut le premier jour et le tournage de ce premier plan qui dans mon esprit ouvrirait le film, cet insensé travelling circulaire à 360 degrés ! J’avais imaginé qu'Yvon hisserait la grand-voile pendant que la caméra tournerait lentement autour de Divalo en un unique et long plan-séquence, en même temps qu'elle accompagnerait son geste et la progression verticale de la grand-voile. Avec son aide j’avais donc réquisitionné un de ses copains pêcheurs possédant une plate ostréicole, laquelle – sans plat-bord, comme Divalo –, pourrait seule nous permettre de filmer au ras de l’eau en faisant office de véritable rail de travelling. Un "travelling aquatique" ! La synchronisation des mouvements n'était déjà pas facile, mais surtout il était peu probable que les conditions de mer nous permettent un tour complet du bateau sans a-coup, de surcroit à vitesse réduite et constante : une mer à peine agitée, voire même un simple clapot, suffirait à heurter le mouvement à un moment ou à un autre, nous obligeant à faire et refaire, avec une probabilité quasi nulle d’y parvenir. En clair, c’était utopique. Pourtant il ne me vint jamais à l’esprit que c’était impossible. Avant de tourner les films, on les rêve.

 

Nous tentons une seconde prise. Yvon hisse avec effort la grand-voile. Le grincement des poulies de bois résonne à une vingtaine de mètres de nous. La mer est étonnamment calme et le son paradoxalement à la fois lointain et présent. Pas de vent, une faible brise. Et Divalo glisse lentement, comme un grand oiseau posé sur l’eau et dérivant au repos. Magie totale. Çà n’est pas un bateau, plutôt une sorte d’objet flottant non identifié, un objet poétique dans le silence impressionnant de Pors Hir, en cette fin d’après-midi d’août 1999. Et la prise est bonne ...