Souvenir, souvenir...

SEXTANT, TEMPO

(1976 à 1983)

 

Quand le groupe ANGE vient à Rennes pour un concert à la Maison de la Culture, il est le groupe français le plus célèbre et le plus gros vendeur de disques (3 millions de disques). Devant l'affluence record prévue, un deuxième concert est programmé pour le lendemain. Enorme succès du premier concert, mais à l'issue d'un ultime rappel le groupe asperge gaiement la salle de champagne. Du jamais vu dans ce haut lieu de Culture ! Même si aucun fauteuil n'est cassé ce soir-là, d'aucuns pensent que l'on a frôlé l'émeute ! L'incident rapporté par la presse régionale fait grand bruit et le groupe doit s'engager à ne pas réitérer la chose sous peine d'annulation pure et simple du second concert. Des tractations s'engagent avec la Direction de la Maison de la Culture. Le groupe hésite ...                                                             

 

Je me retrouve plongé au coeur de cette affaire puisque je reçois le groupe en direct dans mon émission, le lendemain du premier concert. Nous sympathisons. Ange est un groupe constitué de types très abordables. Ce sont des gars de l'est de la France, ancrés dans leur territoire et à l'abri de bien des minauderies parisiennes et rock'n'rolliennes que j'ai parfois rencontrées chez certains. Je ne sais plus alors dans quelles circonstances cela se décide mais un déjeuner de pâtes est improvisé chez moi, à la campagne, histoire de se détendre au regard de la tension suscitée par l'incident de la veille et que le groupe prenne sa décision de céder ou pas à l'injonction qui lui a été faîte (il cèdera finalement).  

                          

Pour être des gars très "simples", le groupe se déplace quand même en Cadillac noire rallongée six portes, avec roues à flancs blancs et vitres teintées. Fantasme oblige ! Nous partons pour la campagne. C'est la première fois que je pose mes fesses dans une Cadillac. Le chanteur-leader, Christian Décamp, conduit d'une main, vitre baissée car il fume d'odorantes Gitane maïs assez incommodantes pour tout le monde. Il va de soi que lorsque nous sommes à l'arrêt au feu rouge,  l'équipage de mafiosi que nous semblons constitué aux yeux de certains piétons – si j'en crois leurs regard effarés ! –, ne passe pas inaperçu. Etrange impression pour moi. Mais çà n'est rien au regard de ce qui va se passer dans ma campagne ...      

 

Alors que la limousine descend prudemment la petite route qui mène chez moi et vient se garer lentement le long du muret de pierres qui borde l'entrée de la longère où je vis, je vois Auguste – mon voisin agriculteur, retraité – qui arrive vers nous en poussant une brouette lourdement chargée. Déjà je devine son étonnement devant l'engin qui vient vers lui, mais quand les portières s'ouvrent et que j'en descends suivi un à un des membres du groupe, je crois qu'il va vraiment lâcher sa brouette !         

 

Christian Décamp est le premier à sa hauteur. Le regard dissimulé sous d'épaisses lunettes noires, le cheveu très long et le visage mangé par une barbe peu travaillée, il arbore un look un peu à contre-pied des standards de la rock-star de l'époque (qu'il est pourtant, mais à sa manière) : il est vêtu d'un vêtement de travail traditionnel, veste de toile noire et pantalon assorti, chemise à carreaux, autant dire un costume qui tranche de manière totalement surprenante avec la Cadillac ! Et quand il dit "bonjour !", c'est d'une voix venue du fond des cavernes, cassée et rocailleuse à souhait : dans le regard d'Auguste qui lui rend son bonjour sans s'arrêter, je vois passer un mélange d'étonnement et d'effroi qui reste un grand souvenir pour moi ; et il m'amuse de penser que cela différa peut-être un temps mon intégration dans ce petit coin de campagne tranquille. Pour autant je ne l'ai jamais quitté depuis, en y vivant en parfait voisinage avec Auguste ...